Enzo Traverso : mélancolie de gauche

Y a-t-il encore quelque chose à attendre de la gauche ?

En Europe, comme aux Etats-Unis, elle est confrontée à une mutation historique. Un cycle commencé avec la révolution russe, s’est achevé en 1989, et les effets de cet épuisement apparaissent aujourd’hui. La gauche fait face à un monde totalement nouveau avec des outils hérités du XXe siècle. Le modèle de la révolution russe, qui a dominé au siècle dernier, n’est plus opératoire. Quant à la social-démocratie, elle ne fait que gérer la régression sociale. L’effondrement du communisme a paralysé le processus de transmission de la mémoire de la gauche et sa culture est entrée en crise. Non seulement les nouveaux mouvements comme Podemos, Syriza, les Indignés, Occupy Wall Street ou Nuit debout ont surgi dans un monde sans «horizon d’attente», pour reprendre l’expression de l’historien Reinhart Koselleck, et sont incapables de se projeter dans le futur, mais ils sont de plus orphelins : ils ne peuvent pas s’inscrire dans une continuité historique.

1989 aurait balayé la mémoire de la révolution russe, mais aussi celle d’autres modèles possibles : Commune, guerre espagnole…

Pendant un court moment, la fin du socialisme réel a donné l’illusion d’une libération pour la gauche. On a brièvement cru qu’une hypothèque tombait et qu’allait être possible un socialisme différent. En réalité, le naufrage du communisme soviétique a englouti avec lui toute une série d’autres courants hérétiques : antistaliniens, libertaires… L’histoire du communisme s’est trouvée réduite à sa dimension totalitaire.

La «culture de gauche a été purement et simplement évacuée», écrivez-vous…

La gauche n’a pas su, alors, se réinventer. On commence, toutefois, à poser un regard nouveau sur certains éléments du passé. Vous citiez la Commune de Paris. Pendant un siècle elle a été iconisée comme la première étape d’un mouvement qui conduisait aux révolutions russe, puis chinoise, puis cubaine… On la redécouvre aujourd’hui sous un jour différent : la Commune, c’est une histoire d’autogouvernement qui apparaît finalement proche des mouvements de gauche d’aujourd’hui. Les communards n’étaient pas des ouvriers de Billancourt, mais des travailleurs précaires, des artisans, des subalternes, parmi lesquels beaucoup d’artistes et d’intellectuels bohèmes. Un profil sociologique hétérogène qui se rapproche de la pulvérisation sociale des jeunes mobilisés aujourd’hui.

Mais la Commune, c’est encore une défaite. La gauche pourra-t-elle jamais s’inspirer d’autre chose que d’échecs ?

Mais la gauche est une histoire de défaites ! Et même quand les révolutionnaires sont parvenus à renverser le pouvoir, les choses se sont à peu près tout le temps mal passées… C’est la raison pour laquelle la mélancolie est une dimension fondamentale de la culture de la gauche. Elle a longtemps été refoulée par une vision dialectique de l’histoire : les défaites, aussi cuisantes soient elles, ne remettaient jamais en cause l’idée que le socialisme était l’horizon inéluctable. L’histoire nous appartenait. Cela permettait de surmonter les défaites. Ces ressources sont aujourd’hui épuisées et la mélancolie de gauche rejaillit au grand jour, cette tradition cachée qu’on trouvait déjà dans les mémoires de Louise Michel, dans les textes de Rosa Luxembourg, la veille de son assassinat, ou dans un Enterrement à Ornans de Gustave Courbet, extraordinaire allégorie des funérailles de la révolution de 1848. Une mélancolie consolatrice, inséparable de l’espoir, qui pouvait même renforcer leurs convictions.

En quoi cette mélancolie peut-elle être inspirante et pas seulement source de résignation?

Il y a une vision freudienne de la mélancolie qu’on a tendance à simplifier. Elle serait un deuil pathologique, l’incapacité de se séparer de l’objet aimé et perdu, un obstacle pour aller de l’avant. Je pense au contraire que la mélancolie peut être une forme de résistance, nourrie d’une sensibilité réflexive. Pour Koselleck, l’histoire écrite par les vaincus est une histoire critique, au contraire de l’histoire apologétique des vainqueurs. La mélancolie est une ressource pour savoir, connaître et intervenir dans le présent. A gauche, la tendance est parfois de dire : «Il faut tout recommencer.» Cette absence de mémoire fragilise. Une chose est d’inventer le socialisme au XIXe siècle. C’est tout autre chose de le réinventer au début du XXIe, comme s’il ne s’était rien passé.

Et les nouveaux mouvements de gauche ne parviennent pas à converger.

Autrefois, la jonction se faisait par les appareils politiques. En 1968, la convergence est objective entre les barricades de Paris, le printemps de Prague et l’offensive du Têt au Vietnam sans que les acteurs de ces mouvements n’aient aucune expérience de dialogue les uns avec les autres. Aujourd’hui, les activistes du Caire, d’Istanbul et de New York peuvent échanger et le font d’ailleurs spontanément. Mais il y a une telle différence de culture… Dans les années 60, une pensée critique commune nourrissait les combats sociaux. Ce qu’écrivait Sartre était lu en Asie ou en Afrique. Aujourd’hui, les noms des grandes figures critiques du postcolonialisme, par exemple, ne disent rien aux acteurs des Printemps arabes. Réinventer le tissu global d’une culture alternative n’est pas simple.

Les partis de droite extrême, eux, savent gagner. Vous les regroupez sous le nom de «post-fascisme». Pourquoi ?

Le concept de «post-fascisme» vise à saisir un processus de transition. Il nous aide à analyser ces nouvelles droites contemporaines qui sont un phénomène mouvant, hétérogène, en pleine mutation. Certaines relèvent du néofascisme, comme Jobbik en Hongrie ou Aube dorée en Grèce ; d’autres, comme le Front national, ont amorcé une métamorphose. La plupart de ces partis ont une matrice historique fasciste. C’est à mon sens le cas du FN des origines. Pourtant, le FN actuel ne peut plus être taxé de fasciste : la rhétorique de sa leader est devenue républicaine. Quant à Trump, c’est un leader post-fasciste sans fascisme. Il est le portrait idéal-typique de la personnalité autoritaire, telle que la définissait Adorno en 1950. Plusieurs de ses déclarations publiques rappellent même l’antisémitisme fasciste : les vertus d’un peuple enraciné dans un terroir contre les élites urbaines, déracinées, intellectuelles, cosmopolites et juives (la finance de Wall Street, les médias et de New York, les politiciens corrompus de Washington). Mais son programme est loin de l’étatisme et de l’expansionnisme des partis d’extrême droite des années 30. Surtout, derrière lui, il n’y a pas de mouvement fasciste.

Pourquoi ne pas parler de mouvements populistes ?

Je me méfie beaucoup de la notion de «populisme» – qui serait une forme d’antipolitique – car elle réunit, dans l’usage qui en est fait, des idéologies politiques aux antipodes. Pour la plupart des commentateurs, le populisme c’est le Mouvement Cinq Etoiles de Bepe Grillo et la Ligue du Nord, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, Trump et Sanders.

Le mouvement Podemos revendique le mot «populisme»…

Dans les pays hispanophones, le «populisme», empreint de l’histoire de la gauche latino-américaine, prend un sens différent : réintégrer les classes sociales populaires dans un système politique qui les exclut. Pour Podemos, le populisme permettrait de surmonter un clivage droite-gauche périmé. Dans le reste de l’Europe, ce mot ne peut avoir le même usage. Le populisme des mouvements post-fascistes vise bien à souder le peuple contre les élites, mais par le biais d’une exclusion : celle des minorités issues de l’immigration. Rassembler le peuple en excluant une partie de lui-même.

Le mot «populisme» en dit plus sur celui qui le prononce que sur celui qui est désigné ?

C’est une ruse qui vise à évacuer toute interrogation sur les causes du «populisme». Pourquoi les mouvements qui utilisent la démagogie et le mensonge sont-ils en plein essor ? Ils occupent le vide créé par ceux qui sont au pouvoir. Le rejet de la politique a surgi à la fin du XXesiècle, quand elle s’est vidée de sa substance idéologique pour devenir une gestion pure et simple du pouvoir. Quand la politique s’est réduite à «l’impolitique». Ces dernières années, tous les pays d’Europe occidentale ont connu des alternances, sans qu’on distingue bien les différences, en termes de politiques économiques par exemple. Cette conception de la politique ne peut que susciter le rejet et, en l’absence «d’horizons d’attente» et d’utopies à gauche, ce sont les partis post-fascistes qui occupent la place : ils ont une longue expérience du rejet des institutions !

Vous écrivez que dans les discours post-fascistes, «l’identité nationale» a remplacé la «nation».

La nation est une forme historiquement datée : tout le monde peut aujourd’hui faire l’expérience du monde global. A l’époque du fascisme, le nationalisme était agressif, il passait par l’expansionnisme militaire et les conquêtes territoriales et coloniales. Les droites radicales actuelles reconnaissent implicitement l’archaïsme de ces discours. Leur xénophobie vise des minorités d’origine post-coloniale, pas d’autres nations. Toutes admettent aussi qu’on ne reviendra pas à l’Etat-nation tel qu’il existait autrefois. Sur le plan rhétorique, la nation est désormais reformulée en «identité nationale».

L’une des particularités du postfascisme est, selon vous, qu’on n’en connaît pas l’issue…

Le post-fascisme a un contenu idéologique fluctuant, instable, parfois contradictoire… il ne s’est pas encore cristallisé. Le Front national cherche aujourd’hui à se présenter comme une alternance politique «normale», plutôt que comme une force subversive. Mais si demain l’Union européenne s’effondre, qu’une crise économique s’ensuit à l’échelle du continent, dans un climat de profonde instabilité politique, les partis post-fascistes comme le FN pourraient se radicaliser, voir prendre les traits du néofascisme…

Aus: Libération, 27 janvier 2017; Sonya Faure: Entretien avec Enzo Traverso

Vgl. dazu auch: Enzo Traverso: Melancholie de gauche. La force d’une tradition cachée (XIXe – XXIe siècle), Paris [éditions la découverte] 2017.

9782707190123

 

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